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LE
MONDE - La crise provoque un effondrement du niveau de vie des Argentins
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LE MONDE | 19.12.01 | 11h27 · MIS A JOUR LE 19.12.01 | 15h55 La crise économique et financière qui mine l'Argentine depuis près de trois ans provoque une dégradation sévère de la vie quotidienne de ses habitants. L'accès à l'argent liquide est soumis depuis un mois à des restrictions sévères. Cette réglementation complique encore le quotidien des particuliers et fait chuter le chiffre d'affaires des petits commerçants. Des pillages dans les grandes et moins grandes surfaces se sont multipliés ces derniers jours, confirmant que, dans certains quartiers, la faim a fait son apparition. Le gouvernement est pressé par les échéances financières internationales. Pour éviter de placer l'Argentine en défaut de paiement, il doit rembourser 750 millions de dollars d'ici à la fin de l'année, et plus de 2 milliards avant la fin janvier. Le concours des organismes internationaux dépend de l'adoption du budget pour 2002. Buenos Aires de notre correspondante. Pour acheter le cadeau de Noël de son fils, Alicia sort pêle-mêle de son porte-monnaie des billets froissés : pesos, dollars mais aussi patacones, lecops et autres bons monétaires de toutes les couleurs émis, faute d'argent, par différentes provinces. La caissière n'est même pas surprise, car tout est désormais possible en Argentine. Trop heureux de vendre, ce magasin d'un quartier élégant de Buenos Aires accepte les paiements – en dollars avec des cartes de crédit, mais aussi avec n'importe quelle monnaie. "J'utilise les divers billets avec lesquels m'ont payé mes clients", précise Alicia, qui est avocate et ne cache pas qu'elle se sent "totalement privilégiée" d'avoir cet argent liquide à dépenser. A la veille des fêtes de fin d'année, la plupart des magasins sont vides. Les rues sont tristes. Tout le monde est de mauvaise humeur. On ne parle de rien d'autre que de la crise économique la plus grave que l'Argentine ait connue depuis un siècle. On ne croit plus en rien. Pour Susana, depuis vingt ans directrice d'un jardin d'enfants d'Avellaneda, dans la province de Buenos Aires, c'est le désespoir. Le gouvernement provincial a annoncé qu'il ne pourrait pas payer à temps les maigres traitements des enseignants, mais que ceux-ci pourraient retirer cette semaine une avance de 150 patacones – en principe autant de pesos. C'est la queue devant le distributeur de billets. Et soudain des cris, des larmes, des coups de pieds lancés rageusement contre la machine : celle-ci ne crache qu'un billet de 50 alors que le justificatif bancaire qui l'accompagne indique un retrait de 150 patacones. "Les hommes politiques, les spéculateurs ont pillé le pays et continuent à nous voler", sanglote Susana qui se recroqueville sur elle-même, sachant que personne ne lui viendra en aide – ni la banque, ni la justice, ni le ministère de l'éducation, ni aucun responsable politique. "La vie quotidienne est devenue un enfer", soupire Marcelo qui, à soixante-quinze ans, s'avoue "fatigué, usé, sans envie de continuer à vivre". Cela fait trois heures qu'il fait la queue sur un trottoir du centre-ville, comme des centaines de retraités qui attendent, devant les banques, de toucher leur pauvre pension. Sous la chaleur de l'été austral, certains s'évanouissent. Chaque jour, les banques sont prises d'assaut par des milliers de clients confrontés aux pires difficultés depuis l'adoption, début décembre, de mesures limitant strictement l'accès à l'argent liquide. CHUTE DES VENTES Le problème d'Hector, c'est de faire renouveler son permis de conduire. Il lui faut, pour cela, payer 70 pesos, et l'organisme public concerné n'accepte ni chèque ni carte de crédit. Marié et père de cinq enfants, Hector ne peut gaspiller ainsi les 250 pesos que les Argentins ont le droit de retirer par semaine, en liquide, de leur compte bancaire, car il en a besoin pour faire vivre sa famille. Cette situation est fatale à nombre de petits commerçants, qui ne sont pas équipés pour accepter des cartes bancaires. Ils dénoncent une chute des ventes d'environ 30 % depuis les restrictions. Les employés sont débordés, car le système bancaire argentin n'était pas préparé à l'utilisation massive de chèques et de cartes de crédit. Un chèque met souvent une semaine avant d'être crédité. "Je suis coiffeuse, explique Ana, mais je perds mon temps et mes clients à force de passer ma vie aux guichets." Les larmes aux yeux, Ana précise qu'à cinquante ans, elle a la sensation d'avoir perdu "sa vie entière" après avoir vécu la dictature militaire (1976-1983) et ses 30 000 disparus, dont l'un de ses frères, la guerre des Malouines, l'hyperinflation des années 1980 et, "maintenant, un gouvernement qui [lui] confisque [s]on argent alors que les hommes politiques ont amassé des fortunes au cours de toutes ces années". Sa fille de vingt-quatre ans, titulaire d'une maîtrise de gestion, cherche du travail depuis deux ans. Pour les jeunes, particulièrement touchés par le chômage, la seule issue est souvent de quitter le pays pour chercher un emploi. Circuler dans Buenos Aires est devenu périlleux avec des avenues, des rues soudainement coupées par des manifestations. Commerçants, petits industriels et habitants de plusieurs quartiers protestent quotidiennement et bruyamment, en tapant sur des casseroles. Ils scandent des insultes contre les élus, les banquiers, les compagnies étrangères installées en Argentine, qu'ils accusent de s'être enrichies aux dépens des Argentins, et surtout contre Domingo Cavallo, le ministre de l'économie. De plus, des grèves surprises des chemins de fer ou des autobus obligent des milliers de personnes, déjà accablées par les soucis quotidiens, à se déplacer avec les moyens du bord. "Le quotidien ressemble au parcours du combattant", murmure, épuisé, Raul qui prend une double dose de somnifères pour dormir depuis qu'en juillet son salaire d'employé public a été réduit de 13 % dans le cadre d'un des huit plans d'austérité imposés en deux ans. Pour sa femme, Maria, c'est le contraire. Elle a de plus en plus de mal à se réveiller le matin et à affronter la réalité depuis qu'elle a perdu son travail. SYMPTÔMES D'ANXIÉTÉ Il y a encore quelques semaines, la crise ne semblait toucher que les secteurs les plus défavorisés. Aujourd'hui, elle touche la classe moyenne et même élevée. La vie de la majorité des 37 millions d'Argentins a basculé. Inquiets, frustrés, exaspérés, désespérés, beaucoup sont victimes de crises de nerfs ou de brusques accès de violence. Dans les hôpitaux publics de Buenos Aires, les consultations pour stress, dépression ou attaques de panique ont augmenté de 300 % au cours des dernières semaines. Les médecins sont débordés par les 1 000 à 2 000 patients quotidiens qui présentent tous les mêmes symptômes d'anxiété. Christine Legrand Des supermarchés pris d'assaut et pillés
Provoquant un taux de chômage supérieur à 30 % dans de nombreuses provinces, l'appauvrissement vertigineux de la population a entraîné un phénomène nouveau en Argentine : celui de la faim, que dénoncent l'Eglise catholique et les associations qui travaillent dans les quartiers pauvres ou s'occupent des enfants de la rue. Pour se procurer de la nourriture, des centaines de personnes ont ainsi pris d'assaut, au cours des derniers jours, des magasins et des supermarchés dans les principales villes de l'intérieur – Rosario, Santa Fe, Entre-Rios, Cordoba, Mendoza, Salta – et dans les faubourgs de Buenos Aires. A Quilmes, aux portes de la capitale, des centaines de personnes ont occupé, lundi 17 décembre, quatre hypermarchés. Armes à la main, la police a procédé à des dizaines d'arrestations, faisant plusieurs blessés. Certains grandes surfaces ont dû fermer leurs portes pendant plusieurs heures, évacuant les clients pris de panique. Le gouvernement a commencé à distribuer des colis d'aliments aux plus démunis afin de freiner les pillages. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.12.01
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